Attitudes résilientes face aux discours haineux

Attitudes résilientes face aux discours haineux

Recherche 3 novembre 2020 211 vues

N’golo Inza SORHO
Docteur en Sociologie du développement urbain Abidjan, Côte d’Ivoire

Selon le dictionnaire Larousse, la haine désigne le sentiment qui porte une personne à souhaiter ou à faire du mal à une autre, ou à se réjouir de tout ce qui lui arrive de fâcheux. C’est aussi l’aversion profonde, la répulsion éprouvée par quelqu’un à l’égard de quelque chose : haine des armes ou de la violence. Ce sentiment se matérialise à travers divers supports notamment la parole, le comportement et mêmes les écrits, illustrés très souvent par des discours.

L’histoire a montré que le discours haineux peut conduire à des suicides, lynchages, fusillades de masse, guerres, génocides, etc. La haine prend forme à travers les frustrations qui induisent en amont un sentiment de colère et aval un sentiment de revanche. Cette communication présentée à l'atelier de sensibilisation de l'IPREVA sur "la prévention et la lutte contre les discours haineux sur internet" vise à poser les bases d’une réflexion sur les attitudes et comportements résilients à développer dans un contexte où les discours haineux cristallisent de plus en plus les positions et les opinions des individus sur plusieurs des réalités sociétales comme la politique, la religion, le genre, etc.

DEFINITIONS
Discours de haine
Plus souvent employé sous le vocable anglophone « hate speech », le discours haineux ou discours de haine s’est propagé depuis les années 1980. Le discours haineux désigne un type de discours ou de système qui (au-delà de la violence ou de l’injure ponctuelle en termes de force et de nature) attaque une personne ou un groupe de personnes sur la base de diverses caractéristiques comme la couleur de la peau, l’ethnie, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, la religion, etc.).

Attitudes résilientes
Les attitudes résilientes renvoient au comportement, à la posture dans laquelle une personne se met pour surmonter des épreuves ou difficultés. Autrement dit, c’est la capacité d’un individu ou d’un groupe social donné à résister à des moments douloureux de son existence.

TYPOLOGIES DES DISCOURS HAINEUX
Comme il a été antérieurement dit, les discours de haine s’expriment à travers différents canaux à savoir les écrits, la parole et le comportement.

Aussi, convient-il de souligner qu’il existe différentes catégories de discours haineux notamment les discours de haine liés à la politique, à la religion, à l’ethnie, à la race ou la couleur de la peau, au genre, au handicap, à la classe sociale, etc. La haine dans sa manifestation discursive apparaît comme une constante sociologique, ce qui traduit la dynamique et la variabilité de ses formes. Loin de prétendre ébaucher la question dans sa globalité, dans la présente approche, certains aspects susmentionnés sont présentés.

Discours de haine politique
Ce type de discours est propre au milieu politique où des adversaires politiques produisent des messages pour susciter le courroux de la population contre l’adversaire en illustrant les erreurs de gestion, les inégalités sociales et même l’inaptitude juridico-politique à mener à bien la vie de la société. Exemple : l’opposition diffuse des messages d’insurrection populaire contre le pouvoir au motif que celui-ci privilégie ses militants dans la redistribution de la richesse.

Discours de haine ethnique
Ce discours traduit une idée d’instinct grégaire qui pousse des catégories socio-culturelles à se croire supérieures à d’autres.

Ce sentiment s’appuie généralement sur la comparaison de certaines valeurs ou normes culturelles jugées plus commodes ou civilisées au détriment de celles d’un autre groupe social qu’on assimile à de la barbarie. Le discours haineux lié à l’ethnie cache aussi le concept d’ethnocentrisme. C’est le sentiment qui consacre la hiérarchisation des cultures et cela donne lui à l’usage de stéréotypes pour qualifier les autres ethnies.

Une telle attitude induit un repli identitaire qui conduit inéluctablement au rejet de l’autre. Exemple : Différend entre les peuples Hutus et Tutsis (Génocide rwandais). 

Discours de haine raciale
Le discours haineux lié à la race renvoie à la distinction dans les rapports interpersonnels selon la couleur de la peau.

Cette ségrégation donne lieu à de nombreux abus et privations des droits humains. Ici, les discours sont imprégnés du sentiment de primat d’une race sur l’autre. Cette réalité est encore présente de nos jours sous le nom du racisme et se manifeste à travers divers domaines (politique, sport, culture, etc.

). L’existence de mouvements raciaux comme leKu Klux Klan, les Black Lives Matter illustre encore la cristallisation du sentiment raciste dans les sociétés contemporaines. Exemple : Cris de singes dans des stades contre des
footballers africains ; mort récente de George Floyd lors d’une interpellation par un policier blanc.

Discours anti-Noirs, anti-Blancs, anti-Roms, anti-Asiatiques, anti-Arabes.

Discours de haine religieuse
Ce type de discours s’enracine dans les dogmes défendus par les religions. Ici, l’idée de sacralisation s’oppose à celle de profanation de la divinité et des dogmes.

La remise en cause de préceptes religieux comme la vénération de la vierge Marie et la reconnaissance de Jésus-Christ comme Dieu chez les chrétiens et l’assimilation du prophète Mahomet à un personnage violent chez les musulmans, constituent autant de sujets à polémiques conduisant parfois à des prises de positions tranchées. Ce qui a une influence sur le discours des fidèles de ces deux tendances religieuses. Cette variable religieuse est souvent l’objet de manipulations politiciennes qui débouchent sur des affrontements interreligieux.

Exemple : crise en Centrafrique ; velléités d’imposition d’un Etat Islamique, etc.

Discours de haine genré (sexe)
Ce discours porte sur les stéréotypes développés sur le sexe et l’orientation sexuelle des individus. Il englobe deux types de discours à savoir les discours misogynes et les discours anti-LGBTQ (homophobie ou transphobie).

Ces deux ensembles de données se caractérisent par leur volume élevé et l’usage normalisé d’injures misogynes et homophobes dans divers contextes, en particulier l’emploi des termes comme pute et pédé. Les propos haineux de ces deux catégories se recoupent aussi beaucoup, ce qui indique une confusion générale entre le sexe et l’orientation sexuelle. Exemple : Utilisation d’expression comme pute, pédé.

Discours de haine lié au handicap
Ce type de discours se caractérise par la dépréciation d’une personne souffrant de handicap à travers l’usage de sa morphologie. Cette disposition présente généralement les handicapés comme des personnes moins importantes, des incapables de la société. Toutefois cette tendance bien qu’encore présente n’est pas trop mise en avant, de plus en plus, il est question du développement inclusif donc de leur intégration ou représentativité dans tous les maillons de la chaîne de production.

Exemple : Activités de mendicité aux abords des rues des villes africaines généralement liée aux handicapés.

Discours de haine lié aux classes sociales
Ce genre de discours implique l’idée de domination au sens de Karl Marx car les catégories sociales aisées, c’est-à-dire les bourgeois oeuvrent pour préserver leur avance sur les classes sociales moins aisées (les prolétaires). Ainsi, pouvons-nous constater un quiproquo concrétisé par le fait que chaque bloc développement un sentiment de haine soit parce que l’autre l’empêche de s’épanouir soit parce que la présence « répugnante » des ouvriers apparait comme une menace pour la sécurité des biens et personnes de l’élite.

Exemple : braquage de domiciles de responsables généralement liés à des résidants de ghettos (quartiers précaires).

PERCEPTIONS SOCIALES DES DISCOURS HAINEUX
Loi relatives aux discours haineux en Côte d’Ivoire
En Côte d’Ivoire, afin de réguler la libre expression des personnes, l’Etat s’est doté d’une loi en occurrence la Loi n° 2008-222 du 04 août 2008 modifiant et complétant les dispositions du code pénal relatives à la répression du racisme, de la xénophobie, du tribalisme et des discriminations raciales et religieuses.

Regard sur les discours haineux
Chaque société possède une culture spécifique qui se traduit à travers des normes et valeurs différentes.

L’acquisition ou encore le transfert intergénérationnel de ces normes ou valeurs s’opère par le moyen de La socialisation désigne le processus par lequel les individus acquièrent ces normes et valeurs et qui permet de déterminer les rôles et statuts de chacun. La haine est une construction sociale que l’individu se fait en fonction des frustrations découlant des situations, des antagonismes culturels ou cultuels, des différences raciales ou genrées vécus soit exclusivement par lui-même soit par son groupe social. La haine est perçue comme une soupape de sureté permettant de se prémunir de toute menace éventuelle en identifiant l’autre comme un adversaire qu’il convient d’affaiblir dans un premier temps à travers le discours.

L’un des supports les plus utilisés parce qu’ayant la possibilité de toucher la masse, c’est internet et partant les réseaux sociaux. Selon une étude sur la cartographie de la Haine en ligne réalisée en France, il ressort que les discours misogynes haineux étaient caractérisés par leur volume constant dans la durée par rapport aux autres discours (ethnie, race, religion, handicap) analysés dans le même rapport. Le volume des discours misogynes haineux dépassait presque 200 000 posts, chaque semaine.

Des injures misogynes généralisées ont été souvent utilisées pour exprimer des opinions antigouvernementales, par exemple attaquer le Président Emmanuel Macron en employant des termes comme fils de pute. Les attaques contre les femmes politiques et les femmes d’influence représentent une tendance clé. C’est notamment le cas de Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat française à l’Égalité, qui a fait l’objet de nombreuses agressions en ligne.

Sur les 6,6 millions de messages pertinents identifiés, notre algorithme a placé 5,5 millions de messages dans la catégorie des discours misogynes haineux. Ces messages incluent notamment 4 millions de messages contenant des insultes misogynes généralisées et environ 300 000 messages étant des attaques haineuses ciblées contre des utilisateurs manifestement de sexe féminin. Plus d’un million de messages dans la catégorie « autres » de discours haineux concernaient principalement des comptes qui partageaient du contenu pornographique.

De plus en plus, une nouvelle forme de discours haineux tend à s’institutionnaliser sur les réseaux sociaux, en occurrence les "clashs" qui sont aussi utilisés à desseins divers notamment dans l’optique de vendre son image pour avoir plus d’audience et aussi avoir des retombées financières. En Côte d’Ivoire, comme un peu partout d’ailleurs, toutes catégories de personnes (cyberactivistes
politiques, artistes, sportifs, journalistes, etc.) passent par ce canal pour se prononcer sur un sujet qui fait le « buzz ».

La particularité de ce genre d’intervention consiste à avoir une bonne rhétorique et une aptitude à avoir un langage franc qui prend souvent une connotation de dépréciation péjorative de l’autre en illustrant surtout ces points faibles. Tout cela est fait dans le souci de susciter le buzz. Les différends entre artistes sont très souvent réglés sur la place publique généralement à l’approche de la sortie d’un single.

Cette situation plante un décor où seul les diatribes sont autorisées.

Au regard de ce qui précède, il convient de signifier que la technologie a consacré l’intrusion de l’universalité de l’information qui ouvre la voie à une diffusion massive de discours haineux qui contribuent à l’affaiblissement du lien social. Cet état de fait requiert une adaptation des communautés afin de minimiser les risques d’une implosion généralisée.

ATTITUDES RESILIENTES
Face aux discours haineux, deux options se présentent soit riposter avec la même énergie et les mêmes moyens utilisés par l’adversaire soit répondre par une attitude positive qui, à tout point de vue semble la meilleure, car elle permet d’éviter l’enlisement dans un conflit dont personne ne sait l’issue. Comme attitudes résilientes, il faut privilégier :
La tolérance parce que les reproches et la haine sont souvent motivés par des émotions ou parfois des informations erronées ;
Faire une introspection compréhensive afin de chercher à comprendre l’autre dans le respect ;
Se référer aux valeurs culturelles qui prônent le respect et la cohésion sociale. Par exemple, en Côte d’Ivoire, il existent entre les certains groupes ethniques des alliances à plaisanterie depuis des siècles et qui continuent de maintenir la cohésion entre ces peuples qui malgré les différends finissent par trouver un terrain d’entente.

C’est cela qui a permis de minimiser les risques d’implosion nonobstant ces deux décennies. En effet, au sein des groupes ethniques, des mariages se font, ce qui favorise un brassage culturel.
Au-dela de tout cela, il faut s’approprier cette maxime du philosophe allemand Emmanuel Kant (1785) : « agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre.

Toujours en même temps comme une fin mais jamais simplement comme un moyen ». autrement dit : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux » Mathieu 7.12.

CONCLUSION
Les discours haineux ont un impact sur la cohésion sociale car ils désagrègent le lien social. Cela se traduit par un dérèglement au niveau de la spontanéité rapports interpersonnels. Cette situation requiert l’adoption de comportements résilients notamment la tolérance, le respect, le recours aux valeurs culturelles comme les alliances à plaisanterie afin de donner une chance à un nouveau contrat social basé sur la paix.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
De Latour AGATA et al. (2017). « Le discours de haine », in Alternatives, pp.

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Emmanuel KANT. (1785).

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: 10 juin 2013.
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Introduction à la sociologie générale. Points/Livre de poche
Pan WEI. 2008.

Les valeurs fondatrices des sociétés contemporaines. Diogène 2008/1 (n°221), pp. 73-99.

Cooper GATEWOOD et al. (2020). Cartographie de la Haine en Ligne : Tour d’horizon du discours haineux en France.

ISD.
- Loi n° 2008-222 du 04 août 2008 modifiant et complétant les dispositions du code pénal relatives à la répression du racisme, de la xénophobie, du tribalisme et des discriminations raciales et religieuses

MOTS-CLÉS

Discours haineux Côte d'Ivoire