Alain-Patrick LOUMOU MONDOLEBA
Diplômé de l’Institut des Relations internationales du Cameroun (IRIC), Chercheur en Science Politique
Eléments d’introduction et de contextualisation
Les premières politiques d’éducation datent des années 1960 au moment où la grande majorité des Etats africains accède à l’indépendance. Ces politiques, produites dans un contexte où l’Etat africain était encore gestatif, se sont soldées par des échecs successifs (Lange, 1991). La colonisation ayant été un moment de souffrances indicibles et de balkanisation raisonnée des territoires et peuples africains a généré des inégalités structurelles, qui se sont le plus souvent reproduites ou accrues à mesure que le temps passe.
Si l’on s’accorde à appréhender l’éducation comme « l’ensemble des influences d’origine et de nature diverses qui s’exercent volontairement ou non sur l’individu ou que l’individu exerce sur son environnement et qui, en se conjuguant contribuent au développement de la personne » (Philippe Carbasse, 2007, p. 95), on peut rapidement déceler les liens d’affinités électives qui existent entre l’éducation et la nature de l’environnement sociopolitique d’un pays. Autant l’éducation peut favoriser la reproduction des inégalités sociales et des habitus (Pierre Bourdieu, 1964 ; 1970 ; 1996), autant elle peut en être un palliatif.
Autant elle peut se constituer en véritable courroie de transmission des pratiques tribalistes, autant elle peut en être un outil d’apaisement. C’est cette dernière considération (en contexte camerounais) qui retient cette réflexion.
Les défis à relever par l’action publique éducative au Cameroun se sont avérés double.
D’abord, manager et faire coexister pacifiquement les deux sous-systèmes anglophone et francophone du système éducatif camerounais[1], ainsi hérité de la colonisation (Marie Njiale, 2006). Au cours de ces deux dernières années, fort a été de constater quelques poches de déliquescence de ce système éducatif qui se voit et se laisse infiltrer par des dynamiques ségrégationnistes, des élans de tribalisme désormais éclatés. En effet, le tribalisme est devenu un problème national qui a chroniquement refait surface en raison de ses implications dans la conquête du pouvoir, dans la
distribution des emplois, des richesses et des services sociaux.
Ainsi, les discriminations et les discours de haine sont courants dans tous les milieux et mettent en péril l'unité et la cohésion nationales. Réalité qui, au fur et à mesure s’enracine suscite chez les camerounais, la peur et l'angoisse, le repli sur soi et l'exclusion de l'autre (Gilbert Tsafack, 2002, p.194).
Cependant, relever le défi du tribalisme exige un changement de l’action publique éducative. Il s’agit de lui donner un nouveau visage orienté vers l’atténuation, voire l’éradication du tribalisme ambiant au Cameroun.
Dans cette veine, les organisations internationales encouragent de plus en plus des activités d'éducation à la paix, à la compréhension, à la tolérance et à l'amitié entre les peuples, les groupes raciaux et ethniques.
L'UNESCO a fait adopter en 1960 par les pays membres, la Convention concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de l'enseignement (1991) ; celle-ci inclut toute distinction, exclusion, limitation ou préférence qui, fondée sur la race, l'ethnie, la tribu, la couleur, le sexe, la langue, la religion, l'opinion politique ou toute autre opinion, l'origine nationale ou sociale, la condition économique ou la naissance, a pour objet ou pour effet de détruire ou d'altérer l'égalité de traitement ou de chances en matière d'enseignement (Ibid).
Cette réflexion se veut une contribution à l’analyse de l’éducation comme action publique de lutte contre le tribalisme et s’inscrit par-là dans le champ des politiques publiques dans lequel elle ne s’est faite une place que très récemment. En effet, l’objet éducation était du ressort des sociologues (qui s’attribuaient, au travers des trajectoires scolaires, le monopole des travaux sur la reproduction des inégalités de type social, territorial ou bien de genre), des historiens ( qui se focalisaient davantage sur l’identification des programmes d’action, des mesures gouvernementales et des réformes, l’analyse des changements et des continuités, l’examen de l’articulation entre les « cultures locales de l’école » et les contributions institutionnelles à la production des identités nationales) ou encore des sciences de l’éducation.
Si l’on s’en tient à aux travaux de Barrault-Stella et Gaële Goastellec, le traitement de l’éducation par la science politique s’est pendant longtemps réduit à l’analyse des effets de l’éducation sur la participation politique et en particulier le vote (Barrault-Stella, Lorenzo, et Gaële Goastellec, 2015). Si la politique éducative a pendant longtemps été appréhendée comme une production monolithique de l’Etat, dans le cadre de cette réflexion, elle est appréhendée comme une coproduction, un programme sectoriel de l’action gouvernementale en négociation avec certains acteurs collectifs, notamment les représentants des intérêts professionnels (Prost, 1995), la société civile, les parents d’élèves, les bailleurs de fonds. Autrement dit, et nous le postulons avec Prost, l’analyse de l’éducation comme action publique épouse donc le « social turn » de la sociologie politique française de l’action publique depuis les années 1980 : on passe de politiques publiques abordées comme monopole exclusif d’un État à des investigations sur les « politiques des publics » mettant en évidence des coordinations négociées entre une multiplicité d’acteurs.
La démarche méthodologique adoptée par cette contribution est empirique et s’appuie sur des observations quotidiennes et de terrain. Elle s’appuie sur un cadre théorique articulé autour de l’analyse cognitive des politiques publiques. La mobilisation de l’analyse cognitive permet, à partir de deux approches (le référentiel et le paradigme) d’articuler la dimension des idées avec celle des acteurs pour appréhender le changement dans l’action publique éducative.
Ainsi, la réflexion à partir d’une approche en termes de référentiel (Bruno Jobert et Pierre Muller, 1987) par exemple donne à expliquer le changement de l’action publique éducative par un changement de système de représentations comprenant des valeurs fondamentales, des raisonnements et des diagnostics. L’approche par le paradigme développée par Peter Hall (1993), propose une explication du changement plus endogène reposant sur les crises de paradigmes, c’est-à-dire la remise en cause des fondements cognitifs d’une politique publique par une accumulation d’anomalies (policy failures). Suivant cette approche, « le mouvement d’un paradigme à un autre qui caractérise les changements de troisième ordre repose le plus vraisemblablement sur une accumulation d’anomalies, l’expérimentation de nouvelles formes d’action publique et l’échec de la politique préexistante (.
..) » (Peter Hall, 1993, p.
280). Il s’agit aussi de dire ici que l’action publique éducative se définit toujours par rapport au changement, soit que l’on cherche à freiner une évolution, soit que l’on cherche, au contraire, à promouvoir la transformation du milieu concerné (Pierre Muller, 2005). Ainsi, la réflexion devra logiquement amener à examiner les différents évènements ayant présidé à la convocation par le président Biya du Grand Dialogue national avant de s’appesantir sur l’analyse des résolutions de la commission du système éducatif comme logique de changement et de réadaption de l’action publique éducative au besoin du vivre ensemble au Cameroun.
CHRONIQUE DES PRINCIPAUX EVENEMENTS AYANT PRESIDE A LA CONVOCATION DU GRAND DIALOGUE NATIONAL
Dès l’entame de son message à la nation du 10 septembre 2019, le président Paul Biya soulignait que : « Depuis près de trois ans, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de notre pays sont en proie à une crise, qui met en péril la sécurité et le bien-être des populations qui y vivent, mais a également de profondes conséquences sur l’ensemble de la communauté nationale » (Paul Biya, 2019).[2] Il laissait entrevoir par-là que la crise anglophone constituait l’une des questions fondamentales qui devront être examinées au cours du Dialogue national qu’il a convoqué au cours du même discours. Le Dialogue dont il est question ici avait aussi pour ambition d’offrir aux camerounais l’occasion de se concerter sur les questions d’intérêt national telles que l’unité nationale, l’intégration nationale, le vivre ensemble et les thèmes susceptibles d’apporter des réponses aux préoccupations des autres régions du Cameroun que sont le bilinguisme, la diversité culturelle et la cohésion sociale.
On peut lire cela dans le message du président Biya en ces termes : « J’ai décidé de convoquer, dès la fin du mois en cours, un grand dialogue national qui nous permettra, dans le cadre de notre Constitution, d’examiner les voies et moyens de répondre aux aspirations profondes des populations ». S’agissant de la cohésion sociale et du vivre ensemble, il est important de souligner qu’on observe, depuis la campagne électorale de 2018, une escalade des discours de haine tribale et d’actes d’exclusion de l’autre qui la mettent de plus en plus en péril.
La résilience de la crise anglophone et la détérioration progressive des liens entre anglophones et francophones dans les régions en crise
Ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui crise anglophone est la résultante du problème anglophone longtemps resté sans issue idoine.
Elle est donc en cela liée à la colonisation franco-britannique dont le Cameroun a fait l’objet. Ses origines directes sont à repérer au niveau des revendications corporatistes d’avocats et d’enseignants nés à la fin de l’année 2016[3]. L’option d’une répression coercitive optée par le gouvernement face à ces revendications a provoqué une forte mobilisation des anglophones tant au niveau national qu’international accentuant ainsi la crise.
Pour Nadine Machikou (2018), le pic de cette confrontation radicale est la déclaration d’indépendance de « l’État d’Ambazonie », le 1er octobre 2017, qui s’est accompagnée d’un défilé dans les rues des grandes villes de la région des centaines d’anglophones. Aussi pourrait-on apprendre de sa réflexion que, des dizaines de morts ont été recensés[4], ainsi que de nombreuses arrestations et le déploiement toujours plus important de forces de sécurité et de défense, dont le très redouté Bataillon d’intervention rapide (BIR). La situation a laissé cours à la formation et la multiplication des groupes armés.
On annonce désormais l’existence de sept (07) milices armées en « position de force » selon les termes d’International Crisis Group qui comptent entre 2 000 et 4 000 combattants. Elles recrutent surtout parmi les civils anglophones, mais aussi parmi les forces de sécurité, et comptent dans leurs rangs des dizaines de mercenaires nigérians.[5] Il faut se souvenir que la partie anglophone est constituée de deux des dix régions du pays, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, qui représentent 16 364 kilomètres carrés sur une superficie totale de 475 442 kilomètres carrés et environ 5 millions d’habitants sur une population camerounaise de 24 millions.
L’essentiel du pétrole du Cameroun, qui représente un douzième de son produit intérieur brut (PIB), est exploité au large de la partie anglophone.[6]
Une crise devenue tragique tant sur le plan humanitaire que sur le plan économique
En février 2019, Jeune Afrique reporte que « Près de 432 000 personnes sont aujourd’hui déplacées à cause de la crise anglophone, selon le plan de réponse humanitaire 2019 de l’Organisation des Nations unies (ONU). Environ 330 écoles ont été fermées dans les deux régions touchées (Sud-Ouest et Nord-Ouest) et la scolarité de 240 000 élèves serait menacée »[7].
Une expansion démographique se fait remarquer dans les villes d’accueillent, entrainant à la fois une raréfaction des ressources et une inflation remarquable. L’ONU sollicitait dans son plan de réponse humanitaire, une aide de 299 millions de dollars, dont une bonne partie sera affectée à la situation humanitaire des populations anglophones.
Le rapport d’International Crisis Group évoquait au moins 100 civils tués, plus de 1 000 arrestations et 300 000 déplacés[8].
Les récentes informations font état de 1 850 morts, 530 000 déplacés internes et des dizaines de milliers de réfugiés[9]. C’est une crise qui a également un fort impact négatif sur l’économie locale, qui représente environ un cinquième du produit intérieur brut du pays. En effet, elle mis en difficultés les grandes entreprises d’Etat comme la Cameroon Development Corporation (CDC) et Pamol, qui sont les plus grands employeurs dans les régions anglophones, causant ainsi une perte de 269 milliards de francs CFA (410 millions d’euros), 6 434 emplois formels, et menaçant 8 000 autres emplois selon les chiffres avancés par le Groupement interpatronal du Cameroun, Gicam.
Le nombre de déplacés de la crise anglophone évoqué par International Crisis est contesté par le gouvernement notamment par le biais de son ministre de l’Administration territoriale. En effet, au cours d’une cérémonie de présentation d’un convoi d’aide humanitaire dépêché par le président de la République, au profit des populations des deux régions en crise le 13 juin à Yaoundé, le Ministre Paul Atanga Nji étalera un bilan de 152 000 familles au total qui se sont déplacés vers les régions de l’Ouest, du Littoral et du Centre et de 75000 familles déplacées ayant déjà bénéficié des aides de l’Etat[10]. Il est claire que ce chiffre ne renseigne pas sur le nombre exact des déplacés internes de la crise anglophone.
Comment sortir de la crise anglophone ? Le jeu dissonant des acteurs
Il y a des dissonances notoires autour de la politique à adopter pour une sortie de la crise anglophone qui soit efficace et efficiente. Ses dissonances s’expliquent en grande partie par l’existence autour de l’appréhension du problème anglophone de trois principales tendances : les unionistes, les fédéralistes ou les séparatistes.[11] Les unionistes sont restés favorables à la décentralisation[12] et plus ou moins au régionalisme.
Les fédéralistes, notamment les leaders du Social Democratic Front (SDF), l’un des partis d’opposition les plus anciens et fortement implanté dans les régions anglophones, n’ont cessé de plaider en faveur du fédéralisme[13]. Les séparatistes quant à eux ne cachent pas leur intention à s’autonomiser, ils ont un faible pour la sécession. La crise ayant connu une escalade considérable s’est internationalisée et fait désormais intervenir les acteurs internationaux.
Leurs différentes interventions exercent, d’une manière ou d’une autre, une pression sans relâche (même si non avouée) sur les autorités publiques camerounaises.
Au cours d’une visite qu’il a effectuée à Bamenda en mai 2019, le Premier ministre Joseph Dion Ngute annonçait sur la prédisposition du président Paul Biya à s’engager dans un dialogue sur toutes les questions, sauf celles touchant à la sécession, afin de trouver une solution durable à la crise. Le chef du gouvernement avait déclaré qu’ « à part l'indivisibilité du Cameroun, le président de la République est prêt à organiser un dialogue formel pour résoudre la crise »[14].
« Le Président Biya m'a demandé de dire que hormis la séparation et la sécession, tout autre chose peut être discutée», avait-il ajouté.
L’escalade du tribalisme au Cameroun
Il se pose au sein de l’Etat africain postcolonial un problème majeur qui transcende les générations, celui de la cohésion des ensembles régionaux, tribaux ou ethniques, participant à des cultures souvent fort différentes (Lombard Jacques, 1969). C’est le défi qu’il a à relever pour (re)bâtir sa nation.
On le sait bien avec Joseph Vitalis que, lorsque les liens de la solidarité générale d’une société se rompent, ses groupes humains se replient sur des solidarités particulières de part et d’autre des clivages sociaux, qui s’élargissent alors en fractures. Sur ces groupes désormais disjoints, se construisent des réseaux de pouvoir, des appareils de violence et des circuits de profit qui font de la crise leur raison d’être (Joseph Vitalis, 2003). Une analyse minutieuse du tribalisme actuel au Cameroun permet d’identifier l’instrumentalisation des ethnies et tribus et dans les querelles d’hégémonie tribale comme étant ses principales causes.
S’agissant de l’instrumentalisation de l’ethnie ou de la tribu par le politique, il convient de noter qu’elle est une arme que les politiques utilisent quand les ressources dont ils disposent ne leur permettent pas véritablement d’accéder au pouvoir. C’est ce que Brice Arsène Mankou appelle « l’impuissance des politiques ». Ainsi, ce qu’on observe à l’approche des échéances électorales, le politique africain se réconcilie souvent avec sa base constituée essentiellement d’hommes, de femmes appartenant à son ethnie (Arsène Mankou, 2007).
Précisant que le tribalisme est un phénomène que l’on vit dans toutes les sociétés du monde, Charlie Gabrielle Mbock[15] révèle que la principale source des conflits ethniques, c’est la terre.
« Aussi, 62,5% de la population du littoral pensent que les problèmes fonciers sont au centre des conflits entre les ethnies. Ce taux est plus élevé (65%) pour ceux qui pensent effectivement qu’il y a un problème avec les autres.
Les problèmes économiques (6,3%), politiques (12,5%), identitaires (12,5%), viennent après le problème foncier. On remarque également que 25% des personnes, qui reconnaissent qu’il y a un problème avec les autres, le situent au moment où est intervenu le multipartisme, 63% de ces personnes le situent avant l’indépendance et 11% entre les deux périodes; 55,6% de personnes déclarant ne pas avoir de problèmes avec les autres, sans toutefois ignorer l’existence de problèmes, situent ceux-ci durant la période du multipartisme » (Galbert Kougoum, 2009, p. 96).
Il y a une résurgence aujourd’hui des clivages Bamilékés-Bétis/Bulu dénoncés il y a fort longtemps. Déjà en 1973, Philippe Plancard affirmait que « l'avenir du Cameroun dépend de la résolution du problème Bamilékés » (KAGO, 1995, p. 14).
Cette polémique tribale est alimentée à travers les réseaux sociaux par ceux qui le président Biya a lui-même qualifié de, « promoteurs de la haine ». Les évènements qui se sont récemment produits à Sangmélima traduisent le délitement, l’émiettement de la société camerounaise. En effet, il s’était agi de soulèvement de la communauté autochtone contre la communauté bamoun venue « d’ailleurs », notamment de l’ouest du pays.
Pour l’homme politique Maurice Kamto, la complaisance des autorités administratives et policières camerounaises dans le traitement de ce malheureux évènement trahit et permet une fois de plus de vérifier la thèse du « tribalisme d’Etat ».
La forte propension médiatique des discours de haine tribale
De plus en plus, l’on observe dans les médias, la publication d’informations et la diffusion de programmes mettant en exergue des paroles haineuses et des propos incitant à la violence. Ce déferlement généralisé de la haine trouve souvent un terrain d’expression dans les médias.
Qu’il s’agisse de l’audiovisuel, de la presse écrite ou de la cyberpresse et des réseaux sociaux, on note une montée en puissance des catégories tribalistes. Des expressions discriminatoires, stigmatisant et salissant telles que : « tontinards », « sardinard », « cochon », « porc » … connaissent une propension exacerbante. Il s’avère indispensable de réduire le discours de haine à sa plus simple expression dans les médias, dont la double fonction d’information et de relance sociale doit privilégier les valeurs essentielles que sont la sincérité, l’objectivité, l’honnêteté et le patriotisme.
[16]
A l’occasion de sa prise de contact avec les promoteurs des entreprises de presse et les directeurs de publication le 20 juin 2019 à Yaoundé, René Emmanuel Sadi, le ministre de la Communication (Mincom), a peint un tableau peu reluisant de l’environnement médiatique au Cameroun. Il parle notamment de « violation flagrante, non seulement, de l’éthique et de la déontologie journalistiques, mais aussi, du principe professionnel qui sacralise les faits (…) La presse camerounaise, jour après jour, tend à s’enliser dans les déviances des appels à la haine de l’autre, de l’apologie de l’irrédentisme et des replis identitaires qui sont autant de dangereux catalyseurs du tribalisme »[17]. Le Mincom a aussi dénoncé l’attitude « complètement irresponsable et inadmissible » des opérateurs de certains organes de presse écrite, audiovisuelle et cybernétique, qui ont choisi, selon lui, délibérément et de façon continue, de pratiquer le métier de journaliste en marge des canons de la profession et des valeurs de la République.
Selon le membre du gouvernement, les axes du discours médiatique au Cameroun, lorsqu’ils sont teintés de manipulation et de désinformation, d’allégations non fondées, voire d’atteintes systématiques aux valeurs de la nation et de la mère patrie, contribuent incontestablement à la désorientation de l’opinion publique nationale.
Les résultats de la première édition du rapport d’étude qui consacre la création de l’indice de perception de la communication digitale des institutions et personnalités publiques camerounaises (Ipcd), publié par le cabinet d’intelligence stratégique Knowledge Consulting l’attestent. Il ressort de cette étude que, la moyenne globale des 100 administrations évaluées sur la composante e-réputation est de 29.
83 points sur une échelle allant de 0 à 100. De façon simple, quand on fait une recherche sur un moteur de recherche sur internet avec le mot « Cameroun », les résultats des dix premières pages de recherche renvoient à un contenu négatif matérialisé par les injures, discours de haine, corruption.
SAISIR LES RESOLUTIONS DE LA COMMISSION EN CHARGE DU SYSTEME EDUCATIF COMME LOGIQUE DE CHANGEMENT ET D’ADAPTION DE L’ACTION PUBLIQUE EDUCATIVE AU BESOIN DU VIVRE ENSEMBLE
Le Grand Dialogue national convoqué par le Président Biya s’est structuré autour de huit (08) commissions complémentaires et étroitement liées.
Il s’agit des commissions ci-après : la commission du Bilinguisme, diversité culturelle et cohésion sociale ; la commission du Système éducatif ; la commission du Système judiciaire ; la commission Retour des réfugiés et des déplacés internes ; la commission de la Reconstruction et développement des zones touchées par la crise ; la commission du Désarmement, démobilisation et réintégration des ex-combattants et la commission de la Décentralisation et développement local. Une sociologie des différents membres de la commission du système éducatif à laquelle cette réflexion s’intéresse ainsi qu’un examen de ses différentes résolutions s’avèrent cruciaux.
Sociologie des membres de la commission et exposé des résolutions
Les membres de la commission constituent en quelques sortes ce que Patrick Hassenteufel et William Genies appellent les « acteurs programmatiques » (William Genieys et Patrick Hassenteufel, 2012).
Il s’agit selon leurs propres mots « d’acteurs collectifs structurés autour d’un programme de changement d’ensemble d’une politique publique et qui détiennent des positions de pouvoir leur permettant de participer directement à la décision (ce qui les différencie d’une nébuleuse réformatrice) ». Ils sont souvent chargés d’analyser les enjeux et de la situation conduisant à une formulation de problèmes et à un diagnostic servant de support à l’action ; de tenir des argumentaires et des raisonnements légitimant l’action ; de préconiser des mesures concrètes et d’instruments permettant l’opérationnalisation du programme ou de la résolution. Ensuite, ils sont dotés de ressources suffisantes pour pouvoir orienter et définir le contenu de l’action publique.
Il s’agit à la fois de ressources positionnelles (occupation de positions permettant de participer à la décision), de savoir (capacité d’expertise permettant d’élaborer un programme), de légitimité, relationnelles (reconnaissance sociale et appui sur des réseaux d’interconnaissance) et temporelles (présence continue dans un domaine d’action publique) (Ibidem). Il est donc ici question de faire une analyse des profils des différents membres de la commission du système éducatif en partant d’une approche programmatique.[18]
Comme membres des différentes commissions pouvait-on voir les hommes politiques, les universitaires, les membres du clergé les plus influents, les leaders d’opinion.
[19] Pour la commission en charge du système éducatif, la direction revenait à l’ancienne vice-ministre de l’Éducation Dorothy Njeuma. Elle est ancienne recteur de l’université de Buea. Elle compte parmi ses vice-présidents, le ministre Paul Ghogomo, enseignant d’université.
Pr Nguele Abada Marcelin, agrégé de droit constitutionnel.
C’est une commission qui était chargée des missions hautement importantes et le contexte s’y prête. Il s’agissait pour les membres de cette commission de trouver des mesures visant à favoriser le retour des classes dans les régions anglophones, la reconstruction des écoles détruites, l’amélioration du système éducatif c’est-à-dire, de permettre une cohabitation pacifique des deux sous-systèmes francophone et anglophone constitutifs du système éducatif camerounais.
Celui existant jusqu’ici est générateur de frustrations et d’hétérogénéités culturelles. Aussi s’agissait-il de trouver des moyens nécessaires à la réduction des méfaits de la radicalisation de la crise anglophone sur le système éducatif et la communauté éducative.
Le bureau des assises était composé du premier ministre Joseph Dion Ngute, président du Grand Dialogue National, accompagné de quatre vice-présidents à savoir : le président de la conférence épiscopale nationale du Cameroun, l’évêque de Bafang Abraham Kome ; l’homme politique Garga Haman Adji, ancien candidat à la présidentielle; la sénatrice SDF Emilia Nkeze et la présidente du Conseil National de la jeunesse Fadimatou Iyawa.
Le chef du secrétariat technique, le ministre Felix Mbayu, rapporteur général des travaux. Les autres rapporteurs étaient entre autres Pierre Essomba, Churchil Ewumbue et Cheka Cosmas[20].
Il est ressorti des travaux de cette commission les résolutions ci-après :
La contingence du changement
Dans tous les Etats du monde où il y a une pluralité de groupes ethniques, le système éducatif a un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le tribalisme, et pour l’intégration nationale (Moukoko Priso, 2000). Or, nous l’avons dit plus haut, au Cameroun, l’État bilingue et biculturel articule un double système éducatif calqué sur les références culturelles de la France et du Royaume-Uni, en espérant homogénéiser sa base sociologique par trop hétéroclite. Avec un système éducatif national composé de deux sous-systèmes intégrés, les systèmes éducatifs anglophone et francophone (Camille Engolo, 2001).
L’un des enjeux fondamentaux de l’Etat étant de promouvoir le bilinguisme dans le système éducatif en renforçant la présence francophone au Cameroun anglophone et la présence anglophone dans le reste du pays à travers la création des lycées bilingues d’une part, et en mettant sur pied un système éducatif inclusif qui intègre à la fois les spécificités du système francophone et celles du système anglophone. C’est le défi du vivre ensemble qu’il faut relever. Les résolutions de la commission qui fait l’objet de notre analyse semblent avoir bien pris en considération ces deux défis.
La question qui est ici posée est celle de savoir si telles que formulées, les résolutions de la commission chargée du système éducatif seront appliquées ? Rappelons que les résolutions de toutes les commissions ont été regroupées dans le rapport général et remis au Président de la République à qui revient la lourde mission de les faire exécuter. L’État bilingue qu’est le Cameroun devrait œuvrer dans le sens de favoriser la cohabitation entre deux communautés différentes par la langue et la culture, de réguler les rapports sociaux qui en découlent, de fixer les normes de comportements collectifs pour une vision du monde commune. Ekomo Engolo est sur la question très indicateur lorsqu’il affirme que : « L’unité nationale se construit autour de la langue de l’école classique, si bien que le sociolinguiste et le politique se disputent la responsabilité du choix relatif aux langues des systèmes d’enseignement » (Ekomo Engolo, 2001, p.
147). Autrement dit, on ne peut véritablement pas songer à une véritable unité nationale au Cameroun si l’on ne revoie pas, avec prudence le système éducatif camerounais au regard des effets peu heureux que celui en vigueur a produit jusqu’ici.
Toutefois, l’erreur serait de penser le changement réside entre les seuls acteurs que nous avons cités précédemment.
Or, ces derniers sont d’une part en interaction permanente avec d’autres acteurs (collectifs et/ou individuels) auxquels ils s’opposent et/ou avec lesquels ils négocient. La prise en compte de ces interactions est nécessaire à l’analyse du pouvoir des acteurs programmatiques sur les changements dans l’action publique (William Genieys et Patrick Hassenteufel, 2012). Et d’autre part, la décision de l’adoption et de la mise en œuvre de leurs résolutions est la seule initiative du président de la République.
Au sortir du Dialogue national, il mentionnait dans un tweet que celles-ci seront mise en œuvre en fonction de leur faisabilité et des moyens disponibles. Rien ne garantit donc ainsi leur exécution immédiate et totale. Il n’est d’ailleurs pas interdit de saisir le Grand Dialogue national comme une stratégie politique mobilisée par le chef de l’Etat pour simplement se tirer des pressions qui fusaient déjà de tout part.
On y est donc dans une situation où l’efficience du système éducatif sur le vivre ensemble au Cameroun est le fruit du changement de l’action publique éducative dont l’effectivité ne dépend à présent et en grande partie que de la volonté du chef de l’Etat. Rien n’est donc certain, tout reste contingent.
Conclusion
L’objet de cette contribution était de montrer comment les résolutions de la commission en charge du système éducatif lors du Grand Dialogue national peuvent dans une mesure être appréhendées comme une logique de changement et d’adaptation de l’action publique éducative au besoin du vivre ensemble au Cameroun.
Dans son projet de construction d’une nation camerounaise forte, l’Etat doit prendre au sérieux le volet éducatif. Si tel est que l’éducation et précisément l’école peut favoriser la transmission des valeurs républicaines, d’un esprit patriotique, de tolérance, de connaissance et d’acceptation de l’autre. La cohésion nationale s’effritant de plus en plus, il était urgent de repenser le projet du vivre ensemble et de consolidation de l’Etat unitaire.
BIBLIOGRAPHIE
[1] Le système éducatif au Cameroun est régi par la loi numéro 98/004 du 14 avril 1998 et est subdivisé en trois niveaux d'enseignements : Enseignement de base, enseignement secondaire et enseignement supérieur.
[2] Paul Biya, Discours à la nation du 10 septembre 2019.
[3] Le syndicat des enseignants Cameroon Teachers Trade Union (Cattu) va lancer un mot d’ordre de grève le 5 octobre 2016. Suivra quelques jours plus tard la grève des avocats anglophones, le 11 octobre 2016 réclamant la traduction en anglais du code OHADA et d’autres instruments juridiques.
Un mois plus tard, le 21 novembre 2016, des enseignants anglophones des deux régions descendent dans la rue pour demander que cesse l’affectation d’enseignants francophones dans les établissements anglophones. Ils sont suivis par les étudiants de l’université de Buea le 28 novembre qui réclament diverses primes.
Voir Mouendé Ngamo, « Cameroun : la police saute sur les étudiants à Buea » [en ligne], 237online.
com, https://www.237online.com/article-09114cameroun-la-police-saute-sur-les-eacute-tudiants-agrave--buea.
html, consulté le 12 octobre 2018. Des enseignants et des avocats sont également arrêtés, les plus emblématiques sont l’avocat Felix Agbor Balla, l’universitaire Dr Fontem Aforteka’a Neba, respectivement président et secrétaire général du Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC), arrêtés le 17 janvier 2017 tandis que le ministre de l’Administration territoriale publie un arrêté portant interdiction de ces établissements de la partie anglophone du pays.
[4] Voir, Le Monde, 17 octobre 2017, en ligne sur https://www.
lemonde.fr/afrique/article/2017/10/17/cameroun-a-bamenda-le1er-octobre-les-balles-pleuvaient-sur-nous-comme-si-nous-etions-des-criminels_5202065_3212. html, consulté le 05 aout 2019 à 19h25.
[5] Le Monde, « Crise anglophone au Cameroun : comment arriver aux pourparlers », report n°272/Africa, 2 mai 20l9, en ligne sur https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/272-crise-anglophone-au-cameroun-comment-arriver-aux-pourparlers, consulté le 05 août 20l9 à 23h32.
[6] International Crisis Group, « Cameroun : la crise anglophone à la croisée des chemins », Report n° 250/Africa, 2 août 20l7, disponible sur https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/250-cameroons-anglophone-crisis-crossroads, consulté le 06 aoüt 20l9 à l3h37.
[7] Jeune Afrique, « Crise anglophone au Cameroun : à Loum, « manger est un défi quotidien » pour les déplacés », mis en ligne le 27 février 2019 à 17h58 Par Franck Foute et mis à jour le 28 février 2019 à 10h52, https://www.jeuneafrique.com/742004/societe/crise-anglophone-au-cameroun-a-loum-manger-est-un-defi-quotidien-pour-les-deplaces/, consulté le 06/08/20l9 à l3h59.
[8] Voir International Crisis Group, « Élection présidentielle au Cameroun : les fractures se multiplient » [en ligne], Africa Briefing, n° 142, 3 octobre 2018, https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/b142-election-presidentielle-aucameroun-les-fractures-se-multiplient, consulté le
[9] Voir International crisis Group, « Crise anglophone au Cameroun : comment arriver aux pourparlers », reportage n°272/Africa, 2 mai 20l9, en ligne sur https://www.
crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/272-crise-anglophone-au-cameroun-comment-arriver-aux-pourparlers, consulté le 05 août 20l9 à 23h23.
[10] Voir http://www.
crtv.cm/2019/04/plan-durgence-humanitaire-75-000-familles-deplacees-en-ont-beneficie/, consulté le 06/08/20l9 à l4h57.
[11] Il s’agit là des trois principales fractions qui ont toujours existées autour de la question anglophone.
Voir Julius Ngoh, Les dessous de la réunification : de l955 à l96l, Limbe, Cameroon : Presprint, 2011.
[12] « Certains journalistes anglophones pensent que plusieurs chefs de file séparatistes pourraient même accepter une forme poussée de décentralisation, à certaines conditions. Conscients de l’impossibilité de parvenir à la sécession à court terme, ils opteraient ainsi pour une stratégie de long terme : une décentralisation approfondie pourrait leur permettre de se faire élire au niveau local pour mieux préparer les batailles d’autonomie ultérieures ».
(Entretiens de Crisis Group, journalistes anglophones, Douala, décembre 2018, cité dans https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/272-crise-anglophone-au-cameroun-comment-arriver-aux-pourparlers, consulté le 06 août 20l9 à 00h 59).
[13] Voir http://www.rfi.fr/afrique/20180225-congres-sdf-cameroun-crise-anglophone-congres-federalisme, http://www.
cameroon-info.net/article/cameroun-crise-anglophone-le-sdf-pour-le-federalisme-et-la-liberation-des-leaders-anglophones-285219.html, https://www.
bbc.com/afrique/region-39402226, consultés le 06 août 20l9 à 00H05.
[14] CRTV Web, https://twitter.
com/CRTV_web, consulté le 06/08/20l9 à l7hl9.
[15] Charlie Gabriel MBOCK, Les conflits ethniques au Cameroun. Quelles sources, quelles solutions? Yaoundé, Coord.
Scientifique. SEP/ Saagraph 2001, pp. 19-20.
[16] CNC, http://cnc.gov.cm/directives-du-cnc/, consulté le 26 octobre 2019 à 13:34.
[17] https://www.investiraucameroun.com/media/2106-12844-le-gouvernement-denonce-les-deviances-et-les-appels-a-la-haine-dans-les-medias-camerounais, consulté le 26 octobre 2019 à 13 :40 min.
[18] C’est une approche qui repose sur la combinaison de méthodes, issues à la fois de la sociologie des élites (analyse de leur positions, leur réputation, leur sociographie, et de leur capital social) et de l’action publique (notamment l’analyse cognitive).
[19] Ainsi, Joshua Osih était chargé de diriger la commission du bilinguisme, de la diversité culturelle et de la cohésion sociale. Il est homme politique, candidat du SDF à la dernière présidentielle.
On y retrouve également dans cette commission des personnalités telles que l’ancien ministre Pierre Moukoko Mbonjo. La commission du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion était dirigée par le professeur Saibou Issa, historien, spécialiste des questions de sécurité. A ses côtés, le gouverneur Fai Yengo Francis, par ailleurs coordonnateur du DDR mis en place dans les régions en crise et l’évêque de Kumbo, Mgr George Nkwo.
La commission est chargée du retour des réfugiés et des personnes déplacées est quant à elle présidée par le Cardinal Christian Tumi. On y retrouve aussi Cabral Libii, candidat arrivé 3è de la dernière présidentielle. Chris Fomunyoh, autre personnalité politique, était à la tête de la commission chargée de la reconstruction et du développement.
L’universitaire Jean Louis Atangana Amougou préside la commission sur le rôle de la diaspora et sa contribution au développement. Il était accompagné dans sa tâche par l’écrivaine Calixte Beyala et le journaliste Éric Chinje. Le magistrat et ancien ministre de la justice Benjamin Itoe présidait la commission sur le système judiciaire.
L’ex ministre délégué Jean Pierre Fogui est l’un des vice-présidents. Une fonction qu’il partage avec les avocats Kofele et Tchakounte (l’actuel bâtonnier). La direction de la commission de la décentralisation revient à l’ancien ministre Phillippe Ngole Ngwesse.
L’ancien ministre David Abouem a Tchoyi, consultant senior dans ce domaine, assure l’une des vice présidences.
[20] Elvis Mbimba, « Grand Dialogue National : ça se passe dans les commissions », http://www.crtv.
cm/2019/10/commissions/, consulté le 05/11/2019.